Dans cette interview, le directeur national de l’alphabétisation, de l’éducation non formelle et de la promotion des langues nationales, explique le travail effectué par son service pour lutter contre l’illettrisme en Guinée. Le retour des langues nationales dans les écoles est désormais une priorité selon Dr Alseny Camara.

Laplumeplus.com : Bonjour docteur, pour nos lecteurs, faites-nous un aperçu sur votre parcours

Dr Alseny Camara : j’ai été tour à tour enseignant, censeur d’écoles, principal de collèges, proviseur  et directeur national de l’éducation civique, directeur national de l’enseignement secondaire, chef de cabinet du ministère de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales et maintenant, directeur national par intérim de l’alphabétisation, de l’éducation non formelle et de la promotion des langues nationales.

Aujourd’hui, comment se présente votre service ?

Il faut vous dire qu’aujourd’hui, ce service a quatre divisions et onze sections. Dans chaque section, vous avez des chargés d’études,  évidemment le tout chapeauté par un directeur national et un directeur national adjoint. A l’intérieur du pays, au niveau des structures déconcentrées, nous avons des cellules d’alphabétisation au tant dans les inspections régionales que dans les directions préfectorales et communales de l’éducation. Pour l’ensemble, il y a vraiment une bonne coordination. Nous sommes entrain surtout ces derniers mois d’impulser le volet alphabétisation du ministère de l’éducation nationale.

Nous travaillons sur quelques programmes. Il y a notamment l’intervention de l’Etat, ce qui nous a permis l’an dernier d’ouvrir des centres d’alphabétisation. Mais il y a aussi le mode faire-faire, c’est que les ONG sont entrain de faire aujourd’hui sur le terrain.

Est-ce qu’on peut dire que vous avez les moyens de votre politique ?

Ecoutez ! Ce qui est général aujourd’hui dans l’ensemble des pays  au sud du Sahara par rapport à l’Etat, c’est le sous investissement au niveau de l’alphabétisation.  Ce n’est pas commun à la Guinée seulement. Il a été fixé d’investir six pour cent du budget national dans le volet alphabétisation. Mais je pu vous dire que rares sont les pays qui ont atteint un pour cent. Globalement, nous n’avons pas les moyens de nos politiques, mais il faut quand même relever que ces derniers temps, le ministère de l’éducation nationale et les partenaires techniques et financiers   sont entrain d’investir dans le volet alphabétisation. C’est ce qui a fait d’ailleurs que nous avons beaucoup de programmes qui sont entrain de marcher.

Le ministère en partenariat avec les partenaires techniques et financiers nous appuient en moyens de déplacement au niveau central et déconcentré. On a pu donner à chacun de nos représentants au niveau local, une moto. Ça nous a fait 46 motos.   Cela c’est pour permettre de suivre nos activités sur toute l’étendue du territoire national.

Quelle est la situation actuelle de l’alphabétisation en Guinée ?

Quand on prend le taux d’alphabétisation dans ce pays, on se réfère toujours aux données de 2005. C’est-à-dire les 65% d’analphabétisme. Mais je dois vous dire que ce taux a évolué compte tenu des efforts qu’on a déployé ces derniers temps. Ce taux est redescendu à 60% d’analphabètes avec un grand nombre de femmes, ça peut faire 70% et les jeunes aussi. On retrouve un grand nombre dans ces deux milieux. Nous sommes aujourd’hui entrain de faire en sorte qu’on revoie ce taux à la baisse.   C’est ce qui nous a permis d’ouvrir 1992 centres d’alphabétisation sur toute l’étendue du territoire national financés par le fonds commun d’éducation de base. Ces 1992 centres fonctionnent dans les quatre régions naturelles.  Nous allons bientôt aller sur le terrain pour leur évaluation. Là, on fait de l’alphabétisation niveau un, c’est-à-dire apprendre à lire, à écrire et à compter.  Il y a un autre volet que nous sommes entrain de développer, c’est l’éducation non formelle à travers les centres NAFA. Vous savez, il y a des enfants qui vont à l’école mais à mi-chemin qui abandonnent. Il y a même d’autres qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école, étant grands, ils ne vont plus. Nous avons des écoles appelées, « Ecoles de la seconde chance ». Pour l’essentiel, ces écoles sont 226 au niveau national, mais 108 sont fonctionnelles. Qu’est-ce qu’on fait dans ces centres NAFA ? On fait de l’alphabétisation, on apprend des métiers générateurs de revenus. C’est spécifique aux régions où nous les avons implantées. Par endroit, les gens apprennent la menuiserie, la teinture etc. Nos activités aujourd’hui, tournent autour de ces deux grands volets. Nous pensons que dans les prochains jours, nous pourrons développer d’autres volets qui consistent à l’introduction du bilinguisme comme cela se passe dans onze pays au sud du Sahara. C’est-à-dire, de la 1ere à la 3eme année, l’enfant va étudier en langue nationale et en français. Mais c’est une phase expérimentale pour trois ans. Après cette phase, si vraiment nous constatons que  les résultats sont atteints, on va continuer à évoluer.

Justement par rapport aux langues nationales, beaucoup estime que la Guinée est en retard. Nos langues sont menacées. Avant, il y avait un ministère de l’alphabétisation qui est redevenu  une direction. On a aussi en souvenir, l’expérimentation de l’enseignement des langues nationales sous la première république, mais on a parlé d’impréparation. Est-ce qu’aujourd’hui, vous avez tiré toutes les leçons pour éviter de retomber dans les mêmes erreurs ?  

Oui, bien sûr ! Toutes les leçons sont tirées, pas seulement au niveau de la Guinée, mais au niveau de tous les pays au sud du Sahara. Il faut remarquer qu’au lendemain de nos indépendances, l’essentiel de ces pays sur recommandation de l’UNESCO avaient engagés l’enseignement des langues nationales. Mais dans beaucoup de pays, il y a eu des échecs. Aujourd’hui,  nous repartons sur de nouvelles bases parce qu’il y a eu des études pointues, très sérieuses qui ont été effectuées sur l’enseignement des langues nationales et du français. A ce jour, il y a douze pays de la sous-région dont la Guinée qui se sont regroupés dans ce qui est appelé « l’initiative école et langue nationale en Afrique ».

Désormais pour introduire les langues nationales, on va développer beaucoup de volets avant même qu’on ne soit en classe. La sensibilisation, la formation des enseignants, ce qui avait manqué au premier régime. On fera beaucoup de sensibilisation dans la zone expérimentale pour faire comprendre toute la nécessité de promouvoir nos langues. Toutes les études ont montré aujourd’hui que quand l’enfant commence dans sa langue maternelle, il apprend mieux une autre langue étrangère. L’expérimentation se déroulera pendant trois ans et va commencer dans une dizaine ou vingtaine d’écoles. Elle sera évaluée à deux niveaux, au niveau national et international pour qu’on ne tombe pas dans les mêmes erreurs qu’avant. On ne peut pas aller sans nos langues, il ne faut pas que cela soit un complexe pour qui que ce soit. Conformément même au premier article de la constitution, nous devons pouvoir promouvoir nos langues et notre culture. On a suffisamment tiré les leçons et cette fois-ci, je pense qu’on partira sur de bons pieds.

Le fait qu’il y ait une multitude de langues, est-ce que ce n’est pas un handicap ?

Je vais vous dire, en RDC (république démocratique du Congo), il y a 250 langues nationales reconnues, au Cameroun, il y a 250 langues nationales reconnues, au Mali il y a une quinzaine de langues reconnues, au Sénégal, il y a une dizaine de langues reconnues. Ce n’est pas là le problème. Le projet dont je vous parle est implanté dans tous ces pays. En Côte-d’Ivoire, au Mali, au Sénégal. Dans ces pays comme au Sénégal, on prend, deux, trois ou quatre langues expérimentales parce que beaucoup se trompe en croyant que c’est le Ouolof seulement qui existe. Non ! C’est comme au Mali, ce n’est pas le Bambara seulement. Il y a des maliens qui ne comprennent même pas le Bambara.    Donc le fait qu’il y ait une diversité de langues n’est pas une faiblesse. C’est plutôt une richesse.    Le problème fondamental aujourd’hui, il faut que chacun sache lire, écrire, traduire les concepts scientifiques dans sa langue nationale. Si cela est fait, personne ne décrétera qu’une langue soit retenue dans un pays. C’est la langue elle-même qui s’impose selon l’évolution du temps. Donc ce n’est pas un facteur de blocage. Même maintenant là, nous faisons de l’alphabétisation à l’intérieur du pays en langue nationale. Nous produisons des livrets en langue nationale. Dans les 1992 centres ouverts, l’alphabétisation se fait en langue nationale.  Seulement, dans le formel, nous n’avons pas commencé.

Est-ce que quelqu’un qui ne sait écrire et lire que dans les langues nationales peut être qualifié d’analphabète ?  

Il n’est pas analphabète ! Je vous dis, nous avons une méthode. Une femme ou un homme qui n’a jamais compris le français doit savoir lire, écrire et calculer en Soussou ou Pular. Quand on sait lire, écrire et calculer dans une langue, on n’est pas analphabète.

Je vous dis que l’Afrique est le seul continent où l’enfant commence à étudier dans une langue étrangère. Vous voyez l’Asie, l’Europe et les autres continents, les gens commencent dans leurs langues maternelles.

Dr Alseny, il ne nous reste plus qu’à vous dire, merci !

C’est à moi de vous remercier de venir vers nous, chercher l’information à notre niveau. De toute façon, nous sommes entièrement à votre disposition.  Bientôt, nous rentrerons dans la dynamique de vulgarisation surtout du nouveau programme « Ecole et langue nationale en Afrique ». Nous avons un grand volet de sensibilisation, de médiatisation et vous serez la bienvenue.

Entretien réalisé par Mamadou Samba Sow

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