Il n’y a pas de potion magique pour la qualification du système éducatif guinéen. Comme l’a dit un économiste : « l’homme est au début, au centre et à la fin de tout développement. » Et, nous le savons tous que le développement passe nécessairement par une « éducation de qualité pour tous ». Mais, ce défi ne peut être surmonté que par des cadres compétents, intègres et patriotes. Pourquoi la Guinée ne parvient-elle pas à refonder son système éducatif ? En effet, depuis 2015, mes amis et moi, nous nous sommes engagés à contribuer à la qualification du système éducatif guinéen car, nous sommes persuadés que sans une éducation de qualité, la Guinée ne pourrait jamais aspirer à un développement quelconque. C’est ainsi que nous avons fondé l’ONG Save My School qui œuvre, depuis lors, dans l’éducation, la formation et la sensibilisation. Nous avons à notre actif plusieurs ateliers de formation, des conférences sur l’éducation, des séries de sensibilisation notamment par voie de presse et, bien entendu, le projet d’enquête sur le déroulement du Baccalauréat Unique session 2017 dans la zone de Conakry. En toute honnêteté, si le Ministère de l’Enseignement Pré-Universitaire et de l’Alphabétisation (MEPU-A), devenu MENA, avait tenu compte du rapport fourni par Save My School en 2017, nous n’aurions jamais connu les examens scandaleux de 2018 ou, tout au moins, nous aurions minimisé la fraude à ciel ouvert à laquelle nous avons assisté cette année. Je me fais le devoir de reprendre ici, en substance, les résultats et les recommandations qui avaient été faits à l’époque :

  • Les anomalies relevées

En dépit des multiples reformes entreprises et de la mise en garde faite par le MEPU-A, les vieilles pratiques qui gangrènent le système éducatif guinéen ont resurgi cette année encore en affectant le bon déroulement du baccalauréat unique 2017. Nos enquêteurs ont, à ce titre, noté plusieurs types d’anomalies dans la zone de Conakry. Nous pouvons ainsi noter :

-Fuite des épreuves : Selon le témoignage de certains candidats et surveillants interrogés, il ya bel et bien eu ‘’fuite d’épreuves’’ dès la veille du premier jour du Bac; notamment, les sujets d’économie et d’anglais de l’option ‘’Sciences Mathématiques’’ ainsi que ceux de Géographie et d’histoire de l’option ‘’Sciences Sociales’’. Selon nos sources, cette fuite d’épreuves est orchestrée par « un vaste réseau » de mafia instauré dans le système éducatif et fortement enraciné. En plus, les révisions nocturnes, interdites au départ, ont été tenues dans certaines écoles de la ville de Conakry par les démembrements dudit réseau et même par les enseignants des établissements. D’autres attroupements nocturnes ont également eu lieu, à cet effet, dans des quartiers comme Sangoyah où les forces de sécurités sont intervenues dans la nuit du dimanche. Celles-ci, n’ont pu mettre main que sur quelques élèves qui furent relâchés très tôt le matin. Les ténors, quant à eux, avaient déjà pris la tangente suite aux alertes données par leurs responsables. Nous avons, nous-mêmes, reçus des sujets bien avant qu’ils ne soient lancés. Ce qui dénote aussi, l’existence d’une autre forme de fuite d’épreuve au cours de la journée ; orchestrée, cette fois-ci, par les surveillants vers l’extérieur. Tout cela, de l’avis d’un de nos enquêtés, est l’œuvre du réseau mafieux instauré depuis des lustres au sein de l’éducation qui « est aussi puissant qu’un réseau de cocaïne » nous a-t-on rapporté. Celui-ci s’implique même dans le choix des surveillants et des correcteurs moyennant une commission sur les primes de surveillance et de correction.

-Facilitation de la Communication « Délégués gentils » et « surveillants abordables » ; telles sont les expressions qui revenaient constamment dans la bouche des candidats interrogés. Les raisons sont connues : certains délégués demandaient expressément aux surveillants de « faciliter la communication aux enfants » ; dans certains endroits, les surveillants surveillaient le délégué au lieu de surveiller les candidats. Ce qui justifie, en grande partie, l’usage remarqué des téléphones tant bien par les surveillants que par les candidats. Chose qui leur permettait même d’être en contact avec l’extérieur du centre à travers les réseaux sociaux. Par ailleurs, sous demande des délégués, on rallongeait le temps des épreuves surtout vers la fin de la journée pour permettre aux candidats de bien communiquer « sous condition qu’ils ne fassent pas du bruit ». Sans oublier que certains surveillants, spécialistes de certaines matières, les traitaient eux-mêmes pour les candidats. Là où cette communication semble ne pas être facilitée (EP du centre/Kaloum), les surveillants ont été pris en otage, séquestrés par les candidats, déterminés à en finir avec eux. Dans le quartier Dabondy, un surveillant a été suivi et fortement bastonné par un candidat à tel point qu’il fut conduit au CHU Donka.

-Introduction de sujets traités dans les centres avec la complicité des agents de sécurité postés à la rentrée, des vendeuses, des surveillants et les chefs de centre ainsi que le laxisme des délégués, les groupes d’individus qui s’attroupaient au tour des centres, réussissaient à infiltrer des traités de sujets dans les salles de classe. Ce qui provoquait des mouvements de va-et-vient intempestifs dans les centres. Il est à signaler que les agents de sécurité étaient inégalement répartis dans les différents centres : tantôt on y voyait un, tantôt deux agents au niveau de certains centres. Dans tous les cas, les agents de sécurité comme les délégués faisaient preuve de laxisme, de laisser-faire. Notons que nous avons tenue compte uniquement des anomalies majeures et générales susceptibles d’entacher la crédibilité du baccalauréat 2017. Des cas mineurs tels le retard du lancement des épreuves dans certains centres, les discutions parfois houleuses entre les surveillants et les tentatives d’escalade des cours d’écoles et tant d’autres, n’ont pas fait l’objet d’analyse profonde. Nous avions également eu vent des cas de substitution de certains candidats normaux par d’autres personnes qui composeraient pour eux. Il en est de même pour le cas de versement d’argent à des surveillants par des responsables d’écoles privées. Néanmoins, ces derniers cas, comme les autres, font partie des vieilles pratiques qui gangrènent le système éducatif guinéen.

B- Recommandations : Pour pallier ou tout au moins, atténuer les anomalies compromettantes pour le système éducatif en général et, les examens nationaux en particulier, nous faisons les recommandations ci-après :

Ø Ouverture d’une enquête imminente pour situer les responsabilités Ø

-Création d’une force spéciale de sécurisation des examens

Ø Mise en place d’une commission spéciale indépendante d’observation des examens nationaux

Ø Appui institutionnel, technique et financier de la part du MEPU-EC et des partenaires au développement à l’endroit des ONG œuvrant dans le secteur éducatif

Ø Choix rigoureux des enseignants de l’élémentaire pour la surveillance du bac

Ø Renforcement de la rigueur et application stricte de la loi en cas de défaillance

Ø Augmentation significative des primes de surveillance des examens pour tous les acteurs impliqués

Ø Application rigoureuse des décisions interdisant les révisions nocturnes

Ø Choix des cadres compétents et intègres pour la gestion des examens

Ø Implication des médias dans le processus de crédibilisation des examens.

Principalement, ce sont les mêmes anomalies qui ont été détectées cette année encore par l’Observatoire Citoyen du Système Educatif Guinéen (OCSEG) et ses ONG partenaires. La nouveauté c’est la création de groupes Messenger et de Whatsapp par les écoles et autres acteurs de la fraude afin de faciliter la communication ainsi que la mauvaise préparation des examens session 2018. L’une des particularités de l’OCSEG résidait dans sa démarche qui consistait aussi à alerter le MENA par l’intermédiaire de son Secrétaire Général, Casimir DIAORA. Malheureusement, cette collaboration a été interrompue car, ce dernier nous a ouvertement demandé de ne pas déballer les résultats de nos enquêtes à la presse. En contrepartie, il nous a promis de l’argent et une collaboration future dont nous ignorons la nature. En guise de rappel, c’est à lui (Casimir DIAORA, Secrétaire Général du MENA) que Save My School avait remis son rapport en 2017 dans l’intention qu’il le transmettrait au ministre de l’époque, Ibrahima Khalil KONATE alias K2. Hélas ! Ce dernier, peu avant son départ du gouvernement, a indiqué qu’il n’a jamais vu le rapport en question. Ce qui revient à dire, très logiquement, que le problème principal auquel le système éducatif guinéen est confronté est celui lié aux hommes ; des cadres compétents, intègres et patriotes. Tant que ce problème majeur n’est pas résolu, le niveau de l’éducation en Guinée baisserait d’année en année. En attendant une audience prochaine avec le nouveau Ministre du MENA, Mory SANGARE, je me fais le devoir de rappeler ici, les recommandations de l’OCSEG suite à l’enquête que nous avons mené cette année sur l’ensemble du territoire national tout au long des trois examens (CEE, BEPC, Bac Unique) :

Ø Reprise de tous les examens de la session 2018 (CEE, BEPC, Bac Unique) ;

Ø Renforcer la sécurité dans les centres (3 voire 4 agents par centre) en fonction des centre et des niveaux ;

Ø Création et formation d’une unité spéciale de sécurisation des Examens ;

Ø Repérer et sanctionner les cadres du Ministère, les surveillants et délégués corrompus ;

Ø Ouverture d’une enquête sur la gestion des fonds alloués à l’organisation des examens et des cas de fuite de certaines épreuves ;

Ø Interdire les attroupements au tour des centres ;

Ø Respect strict de la rotation des surveillants (surveillance du primaire assurée par les enseignants du secondaire et vice-versa) ;

Ø Prendre toutes les dispositions nécessaires en matière logistique (cahiers de brouillon)

Ø Appui logistique et financier de l’OCSEG par le MENA et les PTF ;

Ø Accréditer l’Observatoire Citoyen du Système Educatif Guinéen (OCSEG) et les OSC évoluant dans le domaine de l’Education afin de mieux faire le travail pour des Examens Sains et Crédibles ;

Ø L’implication de l’Observatoire Citoyen du Système Educatif Guinéen (OCSEG) et les OSC évoluant dans le domaine de l’éduction dans le processus des examens en particulier, la lutte contre la corruption en milieu scolaire en général.

Ø Améliorer et payer à temps les primes des surveillants et des délégués ;

Ø Couper la connexion internet pendant les heures d’épreuves.

En somme, nous (organisations de la société civile) n’accepterons jamais de collaborer avec des cadres véreux ou de nous taire sur les problèmes qui gangrènent l’éducation guinéenne même au prix de tout l’argent du monde. Le MENA doit être bien assaini pour le débarrasser de ces cadres sans scrupule, corrompus jusqu’à la moelle. C’est ainsi qu’on pourrait aspirer à une refondation du système éducatif, gage de tout progrès.

Serons-nous entendus par les plus hautes autorités ? Wait and see !

Aboubacar Mandela CAMARA Sociologue/Enseignant-Chercheur Président de l’OCSEG Coordinateur de Save My School

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